Le Statut de l'Étude des Sciences Temporelles en Islam : Perspective de Ahl al-Sunnah wal-Jama'ah

La question de la place des sciences temporelles, profanes ou empiriques (al-'ulûm ad-dunyawiyyah) — telles que la médecine, l'ingénierie, la physique, la chimie, l'astronomie ou l'agriculture — occupe une position centrale dans la pensée islamique contemporaine et classique. Au sein de la méthodologie de Ahl al-Sunnah wal-Jama'ah, fondée sur le Coran, la Sunnah authentique et la compréhension des pieux prédécesseurs (al-Salaf al-Salih), le savoir ne se limite pas exclusivement aux sciences de la Révélation (al-'ulûm ash-shar'iyyah), bien que celles-ci possèdent une supériorité intrinsèque et absolue.
Cet article encyclopédique examine en profondeur la vision de l'Islam orthodoxe sur l'apprentissage des sciences mondaines, en mettant un accent particulier sur les orientations et fatawa des grands savants contemporains, au premier rang desquels figure le Cheikh 'Abd al-'Aziz ibn 'Abd Allah ibn Baz (qu'Allah lui fasse miséricorde), ainsi que les contributions majeures d'Ibn Taymiyyah, d'Ibn al-Qayyim, de l'Imam An-Nawawi, d'Ibn Kathir, du Cheikh Ibn 'Uthaymeen et du Cheikh Al-Albani.
- L'Analyse de Cheikh Ibn Baz sur les Sciences Temporelles
- Le Statut Juridique (Hukm Shar'i) des Sciences Profanes
- Les Positions des Grands Savants de Ahl al-Sunnah wal-Jama'ah
- Preuves Tirées du Coran et de la Sunnah Authentique
- Les Conditions et Limites Islamiques pour l'Étude des Sciences Temporelles
Définition et Typologie de la Science (Al-'Ilm) en Islam
Science religieuse (Al-'Ilm ash-Shar'i) et Science temporelle (Al-'Ilm ad-Dunyawi)
Dans la langue arabe et la terminologie islamique classique, le terme 'Ilm (علم) signifie la connaissance certaine ou la perception exacte d'une chose telle qu'elle est en réalité. Les savants de Ahl al-Sunnah wal-Jama'ah ont catégorisé le savoir en deux grandes disciplines fondamentales :
- **La Science Religieuse ou Révélée (Al-'Ilm ash-Shar'i)** : Il s'agit de la connaissance d'Allah, de Ses noms et attributs, de Ses ordres et interdictions, du Tawhid (monothéisme pure), de l'exégèse du Coran (Tafsir), de la science du Hadith, de la jurisprudence islamique (Fiqh) et des fondements de la religion. C'est ce savoir qui est visé au premier chef par les éloges divins et prophétiques dans les textes révélés.
- **La Science Temporelle ou Profane (Al-'Ilm ad-Dunyawi)** : Elle englobe l'ensemble des connaissances empiriques, rationnelles et expérimentales liées au fonctionnement du monde matériel, de la nature, du corps humain, de la société et des technologies. Cela comprend la médecine, les mathématiques, l'ingénierie, l'agriculture, la physique, la chimie et la géographie.
Il convient de souligner que l'Islam ne pose pas de dualisme conflictuel irréconciliable entre la foi et la raison authentique, ni entre la science sacrée et la science profane légitime. Bien au contraire, les deux formes de savoir découlent de la souveraineté d'Allah : la première provient de Son Livre révélé (Al-Kitab al-Mastur), et la seconde de Son Livre ouvert qu'est l'univers créé (Al-Kitab al-Manthur).
La notion de science utile (Al-'Ilm an-Nafi') dans la tradition prophétique
Dans la Sunnah authentique, le Prophète ﷺ demandait régulièrement à Allah de lui accorder une science utile et cherchait refuge auprès d'Allah contre une science inutile .
D'après Abou Hourayrah (qu'Allah l'agrée), le Messager d'Allah ﷺ disait :
اللَّهُمَّ انْفَعْنِي بِمَا عَلَّمْتَنِي، وَعَلِّمْنِي مَا يَنْفَعُنِي، وَزِدْنِي عِلْمًا ( Ô Allah ! Fais-moi profiter de ce que Tu m'as enseigné, enseigne-moi ce qui m'est utile, et augmente ma science. ) — Rapporté par At-Tirmidhi (n° 3599) et Ibn Majah (n° 251), authentifié par Al-Albani.
Les savants expliquent que la science utile (al-'ilm an-nafi') englobe au premier degré la science shar'i qui rapproche de la crainte d'Allah et mène au Salut dans l'au-delà, mais elle s'étend également, par déduction et extension, à toute science temporelle qui apporte un bienfait réel à l'humanité, soulage la souffrance des musulmans, préserve leur vie, défend leur terre ou contribue à la prospérité matérielle conforme aux lois divines.
L'Analyse de Cheikh Ibn Baz sur les Sciences Temporelles
Le grand savant, l'Imam 'Abd al-'Aziz ibn 'Abd Allah ibn Baz (qu'Allah lui fasse miséricorde), ancien Mufti du Royaume d'Arabie Saoudite, a abordé cette problématique à de multiples reprises dans ses cours, ses conférences et ses fatawa (notamment dans la série d'enseignements diffusée par le projet Kibar al-'Ulama).
Le caractère bénéfique des sciences profanes pour le musulman
Interrogé sur le point de savoir si l'étude des sciences temporelles telles que la médecine, l'ingénierie, la pharmacie ou la géologie est considérée comme une science utile ('ilm nafi') pour laquelle le musulman est récompensé, Cheikh Ibn Baz a apporté une réponse claire et nuancée :
Les sciences temporelles, telles que la médecine, l'ingénierie, l'agriculture, la navigation, l'industrie et les sciences militaires, sont des sciences bénéfiques et indispensables pour la communauté musulmane. Si l'étudiant s'engage dans leur apprentissage avec une intention pieuse (niyyah salihah) — telle que le désir de profiter à la communauté musulmane, de la rendre indépendante des nations mécréantes, de défendre les terres de l'Islam ou de soulager les maux des créatures —, cette étude devient alors un acte d'adoration ('ibadah) et une source de récompense immense auprès d'Allah. — (Majmu' Fatawa wa Maqalat Mutanawwi'ah, vol. 2, p. 326).
Cheikh Ibn Baz souligne ainsi que ces sciences ne doivent pas être considérées avec mépris ou dédain par les étudiants en science religieuse. L'Islam n'est pas une religion d'ascétisme monastique qui délaisse la construction du monde matériel ('imarat al-ard), mais une voie complète qui ordonne d'allier la foi pieuse aux moyens matériels d'efficacité et de puissance.
L'articulation entre obligation individuelle et obligation communautaire
Cheikh Ibn Baz précise toutefois la hiérarchie fondamentale qui doit régir la vie du croyant :
- **L'Obligation Individuelle (Fard 'Ayn)** : Tout musulman a l'obligation stricte et personnelle d'apprendre ce qui permet de rendre sa foi valide (le Tawhid), la manière d'accomplir ses prières, son jeûne, sa Zakat, et ce qui lui est licite ou illicite dans ses transactions quotidiennes. L'étude des sciences temporelles ne saurait en aucun cas supplanter ou faire oublier ce savoir religieux de base.
- **L'Obligation Communautaire (Fard Kifayah)** : L'acquisition d'une expertise poussée dans les sciences profanes indispensables au fonctionnement de la société islamique relève de l'obligation communautaire. Si un groupe suffisant de membres de l'Ummah s'en acquitte avec brio, le péché est levé du reste de la communauté ; dans le cas contraire, toute la communauté verse dans le péché par négligence.
Le Statut Juridique (Hukm Shar'i) des Sciences Profanes
L'obligation communautaire (Fard Kifayah)
En jurisprudence islamique (Fiqh), la règle fondamentale concernant l'apprentissage des métiers, des sciences appliquées et des techniques matérielles nécessaires à la survie et au développement de la société est qu'il s'agit d'un Fard Kifayah (devoir d'efficience communautaire).
Les jurisconsultes (fuqaha) des quatre écoles orthodoxes (Hanafite, Malikite, Chafi'ite et Hanbalite) sont unanimes sur le fait que la communauté musulmane a l'obligation d'avoir en son sein des spécialistes qualifiés dans tous les domaines vitaux :
- La Médecine : Pour préserver la santé des corps, ce qui est une condition sine qua non pour l'accomplissement des adorations.
- L'Ingénierie et l'Architecture : Pour bâtir des logements sûrs, des routes, des ponts et des infrastructures d'irrigation.
- Les Sciences Militaires et Technologiques : Pour garantir la sécurité des frontières et assurer la défense du pays.
- L'Agriculture et l'Élevage : Pour assurer l'autosuffisance alimentaire de la communauté.
Si la nation musulmane se trouve dans un état de dépendance totale vis-à-vis d'autres nations pour sa nourriture, ses remèdes, ses armes ou ses technologies de base en raison de sa paresse ou de son désintérêt pour les sciences profanes, elle commet un manque grave au regard du Droit Musulman.
Le rôle de l'intention (Niyyah) dans la sacralisation du travail profane
L'une des plus belles caractéristiques de la législation islamique réside dans le principe jurisprudentiel selon lequel les actes neutres ou profanes (al-mubahat) peuvent être convertis en actes d'adoration méritoires (qurubat) par le biais de l'intention (Niyyah).
Le Prophète ﷺ a établi ce principe cardinal dans le célèbre hadith rapporté par le 'Oumar ibn al-Khattab (qu'Allah l'agrée) :
إِنَّمَا الأَعْمَالُ بِالنِّيَّاتِ، وَإِنَّمَا لِكُلِّ امْرِئٍ مَا نَوَى ( Les actions ne valent que par les intentions, et chaque homme n'aura que ce qu'il a eu l'intention d'obtenir. ) — Rapporté par Al-Bukhari (n° 1) et Muslim (n° 1907).
Ainsi, deux étudiants assis sur les mêmes bancs d'une faculté de médecine ou d'ingénierie accomplissent le même travail physique et intellectuel, mais le résultat spirituel diffère fondamentalement selon leur motivation :
- L'étudiant qui n'étudie que pour obtenir un statut social, du prestige ou un gain financier purement terrestre accomplit un acte permis (mubah), sans récompense spirituelle dans l'au-delà.
- L'étudiant musulman qui étudie la médecine avec l'intention de soigner les malades, de soulager les souffrances des croyants, d'exprimer la miséricorde de l'Islam et de rendre son peuple autonome gagne des hassanates (récompenses divines) pour chaque heure passée à réviser, lire ou pratiquer.
Les Positions des Grands Savants de Ahl al-Sunnah wal-Jama'ah
Cheikh al-Islam Ibn Taymiyyah et la nécessité des métiers et savoirs profanes
Cheikh al-Islam Ahmad ibn 'Abd al-Halim ibn Taymiyyah (m. 728 H) a explicité dans son monumental Majmu' al-Fatawa que la vie de la communauté musulmane ne peut s'ordonner correctement sans la maîtrise des sciences et métiers d'utilité publique.
Il écrit notamment :
Les compétences, arts et professions dont les hommes ont un besoin vital — comme l'agriculture, le tissage, la construction, la médecine et la navigation — relèvent des obligations communautaires (Furud Kifayat). L'autorité légitime doit veiller à ce que ces domaines soient investis par un nombre suffisant de personnes afin d'assurer l'intérêt général (Maslahah) de l'Ummah. — (Majmu' al-Fatawa, vol. 28, p. 79-81).
Ibn Taymiyyah expliquait également que la raison humaine saine (al-'Aql as-Sarih) ne contredit jamais la Révélation authentique (an-Naql as-Sahih). Les découvertes rationnelles et empiriques qui sont démontrées avec certitude font partie de la vérité, et la vérité ne saurait contredire le Livre d'Allah.
Ibn al-Qayyim et la contemplation des signes cosmiques
L'illustre disciple d'Ibn Taymiyyah, l'Imam Ibn Qayyim al-Jawziyyah (m. 751 H), a consacré de magnifiques développements dans son livre Miftah Dar as-Sa'adah (La clé de la demeure du bonheur) à la méditation sur le corps humain, l'anatomie, la botanique et l'astronomie.
Ibn al-Qayyim démontre que l'étude approfondie de la nature et du corps humain est l'un des moyens les plus puissants pour fortifier le Tawhid et accroître la foi. Il écrit :
Si tu médites sur les détails de la création du corps humain, sur l'agencement parfait de ses organes, le fonctionnement de ses muscles, de ses nerfs et de ses vaisseaux sanguins, tu seras contraint de reconnaître la sagesse infinie, la puissance absolue et la bonté du Créateur Suprême. La médecine, lorsqu'elle est pratiquée par un cœur croyant, transforme l'anatomie en une véritable théologie visuelle. — (Miftah Dar as-Sa'adah, vol. 1, p. 254).
L'Imam An-Nawawi et la classification des savoirs dans Al-Majmu'
L'Imam Yahya ibn Sharaf an-Nawawi (m. 676 H), l'une des plus grandes figures de l'école Chafi'ite, a formalisé le statut jurisprudentiel des sciences temporelles dans son chef-d'œuvre Al-Majmu' Sharh al-Muhadhdhab.
An-Nawawi déclare :
Quant aux sciences qui ne relèvent pas du droit sacré, elles se divisent en catégories : certaines sont une obligation communautaire (Fard Kifayah), à savoir toutes les sciences dont la société ne peut se passer pour le maintien de ses affaires mondaines, telles que la médecine et le calcul (les mathématiques). Si une cité se trouve dépourvue de médecins ou de mathématiciens, ses habitants commettent un péché collectif jusqu'à ce qu'un nombre suffisant s'y forme. — (Al-Majmu' Sharh al-Muhadhdhab, vol. 1, p. 41).
Ibn Kathir et l'exégèse des versets relatifs à la création
L'Hafidh Ibn Kathir (m. 774 H), dans son célèbre Tafsir al-Qur'an al-'Azim, commente le verset de la Sourate Fatir où Allah rassemble la connaissance des phénomènes naturels et la crainte révérée de Dieu.
Allah le Très-Haut dit :
﴿أَلَمْ تَرَ أَنَّ اللَّهَ أَنزَلَ مِنَ السَّمَاءِ مَاءً فَأَخْرَجْنَا بِهِ ثَمَرَاتٍ مُّخْتَلِفًا أَلْوَانُهَا ۚ وَمِنَ الْجِبَالِ جُدَدٌ بِيضٌ وَحُمْرٌ مُّخْتَلِفٌ أَلْوَانُ
Remarque : Les opinions des savants mentionnées dans cet article sont des résumés paraphrasés de leurs points de vue, et non des citations textuelles. Veuillez consulter les sources originales pour la formulation exacte.